
| COPENHAGUE : DERRIÈRE LE CLIMAT, LE DÉVELOPPEMENT
La 15e Conférence des Parties (COP 15) de la Convention Climat vient de s’achever à Copenhague
succédant à celles de Bali et de Poznan selon un rituel
onusien désormais bien huilé où se côtoient
diplomates et politiques, scientifiques et experts, et
société civile plus accompagnante que contestatrice. La
feuille de route en avait été définie
précédemment par l’accord-cadre de la
réunion de Bali (2007). Les climatologues avaient alerté
dès les années 1980 des risques de l’impact des
émissions de gaz à effet de serre (CO2 et méthane
principalement) et, dès 1988 se met en place une institution
originale, le Groupe Intergouvernemental d’Experts sur
l’évolution du Climat (GIEC), qui remet son premier
Rapport en 1990. Le Sommet de la Terre à Rio en 1992
décide de la mise sur pied de la Convention Climat dont tout
découle aujourd’hui. La responsabilité de
l’activité humaine dans le changement climatique est
déjà actée et sa probabilité se verra de
plus en plus confirmée au fil des quatre rapports successifs du
GIEC. En 1997, après cinq années de
négociations, le Protocole de Kyoto est adopté par 175
pays et constitue la première mise en forme d’un
régime de coordination internationale sur le climat
définissant des obligations qui lient des états à
travers des objectifs quantifiés et des échéances.
Pour entrer en vigueur, il faudra attendre jusqu’à 2005,
le temps qu’un nombre d’états suffisant
l’aient ratifié. Habile dans sa conception, le Protocole a
associé les pays du Tiers monde à la négociation,
tout en les mettant, au nom d’un principe de
responsabilité commune mais différenciée, à
l’écart de toute contrainte jusqu’à 2012,
étape de sa renégociation. La discussion s’est donc
principalement déroulée entre la Russie, les pays de
l’Europe de l’Est et ceux de l’OCDE. Rechignant
à tout accord international contraignant et soucieux d’un
coût financier qui profiterait principalement à la Russie,
les États-Unis ne ratifieront jamais le Protocole. Le
système des quotas institué aurait fait des Russes, en
pleine désindustrialisation, des vendeurs et des
Américains des acheteurs sur le marché des permis
négociables d’émissions de gaz à effet de
serre. Parmi les enjeux de Copenhague figuraient donc, pour donner
au Protocole une dimension véritablement mondiale, les
conditions de l’entrée américaine dans le
mécanisme et l’arrivée des pays du Tiers monde au
demeurant peu convaincus dès le départ de la
réalité d’une menace climatique. En clair,
fallait-il ramener les États-Unis à la date repère
de 1990, comme les autres pays du Nord, et les pénaliser de leur
inaction, ou « passer l’éponge » et les
laisser choisir une autre date de référence ? Et
jusqu’où fallait-il ou était-il possible
d’aller dans les compensations financières et les
transferts technologiques gratuits au Tiers monde ? Et enfin,
fallait-il traiter plus longtemps les grands pays émergents
comme la Chine et l’Inde, comme de simples pays du Tiers monde,
compte tenu de l’importance de leurs émissions, ou les
associer plus rapidement à l’effort collectif ? La
conférence de Copenhague a accouché pour
l’essentiel des effets d’annonce qui l’ont
précédée et qui restent à préciser
à travers les engagements écrits que les principaux
états se sont engagés à coucher sur le papier sous
un délai rapide. Ce n’était pas la réunion
finale à laquelle ONG et scientifiques avaient tenté de
nous faire croire, mais plutôt un premier round
d’observation qui se poursuivra sous formes de
réunions/négociations pendant trois années,
jusqu’à fin 2012. Nul doute que le nouveau « Sommet
mondial dela Terre », devant se réunir à Rio en
2012 sur le thème de l’économie verte, sous une
triple constellation (Rio + 20, Johannesbourg + 10 et même
Stockholm + 40), sera le cadre final d’un accord sur le climat.
Plusieurs problèmes majeurs hanteront les discussions : –
Il doit être tenu pour certain que les pays du Sud exigeront des
compensations financières d’adaptation dès
maintenant et qu’ils conditionneront la suite de leur engagement
à la réalité des sommes reçues. Faudra-t-il
imaginer des formes de collectes internationales pour alimenter un
Fonds spécifique ? Comment éviter qu’il ne
s’agisse que d’un redéploiement de l’aide
publique au développement, déjà jugée bien
faible ? Les grands pays émergents devront-ils être
contributeurs ou bénéficiaires de l’aide ? –
L’effort de réduction des émissions de gaz à
effet de serre reste un objectif fondamental pour limiter le
réchauffement climatique et les discussions resteront vives sur
la hauteur des engagements, ses rythmes et les mécanismes
économiques jugés les plus efficaces et équitables
pour les atteindre. Faudra-t-il notamment élargir le
système des quotas négociables ou instaurer une taxe
carbone mondiale d’un même niveau quel que soit le pays ?
Ou articuler les deux mécanismes ? – Les gains en
efficacité énergétique, le développement
d’énergies renouvelables et la mise en oeuvre d’une
transition vers une économie décarbonée
supposeront un partage de connaissances et des transferts
technologiques massifs et gratuits vers les pays du Sud. À
travers quels mécanismes ? Jusqu’où les pays du
Nord seront-ils prêts à sacrifier sur l’autel du
droit de propriété intellectuelle ? Ainsi, les
négociations climatiques sont de plus en plus travaillées
par la fracture Nord-Sud et deviennent, en l’absence
d’autres lieux institutionnalisés, l’une des rares
enceintes où peuvent être évoquées de
façon concrète les grandes questions du
développement. Au-delà des grands dossiers
discutés, la conférence de Copenhague a
révélé de grands enjeux. Le climat est devenu au
fil des années l’un des sujets majeurs de la «
gouvernance mondiale » dont on sait combien elle peine à
se mettre en place tant les réalités de
l’état-nation souverain restent vivaces. La
stratégie des états, leurs connivences ou opposition ont
révélé combien la gestion d’un bien commun
d’intérêt planétaire était encore
largement assujettie aux intérêts particuliers.
Jusqu’à présent, les États-Unis
étaient le seul pays à placer ses intérêts
nationaux au-dessus de tout compromis. Pour eux, la mondialisation ne
pouvait signifier adaptation à des contraintes, mais au
contraire, occasion de refaçonner le monde aux
nécessités de leurs besoins. C’est au nom de ce
principe que trois présidents successifs – Clinton, Bush
et Obama – ont laissé sans ratification le Protocole de
Kyoto, pourtant signé par leur pays. La Chine adopte
aujourd’hui la même posture et, par avance,
s’exonère de tout contrôle international sur le
niveau de ses émissions. Copenhague a montré que le
climat était devenu un caillou dans la gouvernance mondiale et
que toute avancée décisive dépendrait
désormais d’un accord entre la Chine et les
États-Unis, pays à l’origine de la moitié
des émissions. Aujourd’hui, les pays du Sud
n’entendent pas voir la défense de l’environnement
s’opposer à leur développement, d’autant
qu’ils estiment avec raison ne porter aucune
responsabilité historique dans l’état de la
planète. Leur ambition est de voir leur population
accéder à des standards de vie décents, ce qui
suppose des taux de croissance économique élevés
incompatibles avec les préconisations du GIEC pour maintenir la
hausse de température à moins de 2°C. La Chine a
proposé de réduire son intensité carbonique de 45
% d’ici à 2020, relativement à 2005. Pendant ces
quinze années, son PIB, qui double tous les sept ans, aura
été multiplié par quatre, ce qui
l’amènerait malgré tout, si ses engagements sont
respectés, à émettre au moins deux fois plus de
gaz à effet de serre en 2020 relativement à 2005. Les
grands pays émergents en croissance rapide sont dans la
même situation. Demander à ces pays de réduire
leurs émissions de gaz à effet de serre ne signifie rien
d’autre que de leur proposer d’entrer en
décroissance. Ce qui est politiquement informulable. Si
l’on ne veut pas casser les rythmes de développement de
ces pays, il faut substituer au raisonnement en terme de
réduction d’émissions en pourcentage celui de
modification de trajectoire et les aider à dissocier les quatre
courbes croissance-énergie-carbone-émissions pour arriver
à une stabilisation de ces dernières. Ce qui signifie
améliorer l’intensité énergétique,
réduire la part de l’énergie d’origine
fossile et capter et stocker une large part des émissions. Cette
politique qui n’est pas hors de portée pour les pays
riches de l’OCDE à faible croissance (1 à 2 %)
demande un effort bien plus important aux pays du Sud et
particulièrement à ceux qui sont en croissance rapide,
d’autant plus qu’ils accueillent souvent des
délocalisations industrielles en provenance du Nord. Bref,
Copenhague a peut-être contribué à déssiller
les yeux de certains qui, partant de l’existence réelle de
problèmes de dimension planétaire comme le climat,
auraient précipitamment cru qu’une économie
mondiale existerait déjà et que des normes identiques
pourraient s’appliquer d’un bout à l’autre de
la planète (niveau de taxe, pourcentage de réduction de
GES) sans considération des spécificités
nationales ou des trajectoires de développement. Il leur faudra
encore apprendre à faire avec les coordinations souveraines.
Michel Rogalski

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